Le 18 septembre 2026, pendant la présentation des costumes khmers à Miss Univers Cambodge, une photographie ancienne représentant des femmes en blouse à manches longues, étoffe d’épaule et pantalon enveloppé fut projetée. Des vérificateurs thaïlandais l’ont reliée à une photographie prise à Kamphaeng Phet en 1906 et conservée aux Archives nationales de Thaïlande. La question immédiate concerne l’origine et l’attribution d’un document précis, non la propriété exclusive de toutes les étoffes drapées en Asie du Sud-Est.
Les organisateurs ont ensuite admis une vérification insuffisante de la provenance de l’image, tout en niant une intention de tromper. Il faut examiner séparément le catalogue photographique, les traditions historiques des deux pays, leurs explications contemporaines et les corrections demandées. Une erreur d’illustration ne constitue pas un verdict sur des siècles d’histoire textile.
Que s’est-il passé sur la scène du concours
Thai PBS Verify a rapproché la vidéo diffusée le 18 septembre des archives. La présentation se situe vers les minutes 54 à 57 et l’image contestée apparaît vers 56:28. La vidéo documente l’affichage mais n’identifie pas la personne qui a sélectionné ou recadré la photo. Le ministère thaïlandais de la Culture s’est exprimé le 21 septembre; une contestation formelle a été signalée par la suite. Les organisateurs ont répondu autour des 23 et 24 septembre. Un échange diplomatique n’est pas un jugement.
| Date | Fait documenté | Limite des preuves |
|---|---|---|
| 18 septembre 2026 | Projection d’une archive photographique thaïlandaise | Responsable de la vidéo inconnu |
| 21 septembre 2026 | La Thaïlande confirme l’origine de l’image | Aucune intention individuelle démontrée |
| 23-24 septembre 2026 | Réponse des organisateurs sur le manque de contrôle | Processus de montage non établi |
| 24 septembre 2026 | Protestation formelle thaïlandaise signalée | Aucune décision judiciaire définitive |
Comment la Thaïlande a retrouvé la provenance de la photographie
La photographie de Kamphaeng Phet porte une cote vérifiable
Le ministère thaïlandais a reconnu des femmes de Kamphaeng Phet photographiées en 1906, sous le règne de Chulalongkorn. Thai PBS Verify a rapproché l’image du numéro 68-18 de la collection de négatifs sur verre et de tirages originaux de la photographie royale. La cote, le lieu et la date permettent de vérifier la provenance. Une simple ressemblance vestimentaire ou une légende sur les réseaux ne suffit pas à annuler ces informations. Consulter la source originale

Kamphaeng Phet women, archival photo 1906

Glass-plate negative of Kamphaeng Phet portrait

Thailand Royal Photographic Glass Plate Collection
La collection documentaire royale thaïlandaise a été inscrite au registre Mémoire du monde de l’UNESCO en 2017. Cela atteste son importance documentaire, sans conférer à la Thaïlande l’exclusivité de tous les vêtements portés sur l’épaule. Chaque réutilisation d’image doit également respecter les autorisations et crédits pertinents.
La disparition du filigrane ne révèle pas l’auteur du recadrage
Selon les autorités thaïlandaises, la version projetée ne montrait ni le filigrane du Fine Arts Department ni l’attribution de l’archive. Thai PBS Verify a constaté la disparition de la bordure portant ce filigrane. Rien ne permet pour autant d’identifier l’auteur du recadrage ou d’établir sa volonté. Il faudrait les fichiers de montage, les contrats et les validations internes. L’hypothèse thaïlandaise d’une déformation délibérée doit rester clairement attribuée à cette partie.
Ce que dit la partie cambodgienne
Les organisateurs reconnaissent une vérification insuffisante
Thai PBS, Khaosod English et The Diplomat rapportent que les organisateurs ont reconnu avoir utilisé une photo historique sans vérification suffisante, en affirmant ne pas avoir voulu provoquer de malentendu ni offenser le public. Les articles évoquent des regrets, mais ne prouvent pas qu’une excuse officielle explicite a été adressée à la Thaïlande. Une déclaration de l’organisation du concours ne constitue pas non plus une décision de l’État cambodgien sur toute l’histoire de la tenue traditionnelle. Consulter la source originale

Contemporary press report of organizer statement
Il convient donc de distinguer le rectificatif d’une image particulière du débat beaucoup plus vaste sur les traditions vestimentaires partagées par les populations de la région.
Le Cambodge possède aussi des traditions vestimentaires documentées
Le ministère cambodgien de la Culture et des Beaux-Arts a décrit le sbai comme élément de la tenue cérémonielle et nuptiale khmère dans une déclaration du 14 mars 2026, plusieurs mois avant le concours. Il évoquait la cérémonie Preah Thong Taong Sbai. Ce texte renseigne sur la tradition mise en avant par le Cambodge, mais n’était pas une réponse à la photographie de septembre. L’ambassade du Cambodge à Londres décrit aussi le sbai, le sampot et le costume de danse de cour. Des recherches historiques étudient le sampot à travers sculptures, inscriptions et récits de voyageurs.
L’inscription par l’UNESCO en 2024 des pratiques liées au krama cambodgien concerne un autre tissu. Krama et sbai ne sont pas identiques, et l’inscription ne permet pas de réattribuer l’identité des femmes photographiées en 1906. Consulter la source originale
Ce que les archives étrangères révèlent des habits du Siam et du Cambodge
Les sources les plus utiles pour comparer les deux sociétés précèdent largement les États actuels: visiteurs chinois, voyageurs et diplomates européens, photos datées et pièces textiles conservées dans des musées étrangers. Elles montrent ce qui a été observé dans un contexte précis, pas nécessairement l’origine exclusive d’une tenue nationale moderne.
Un voyageur chinois a décrit l’habillement et la soie à Angkor
Zhou Daguan visita Angkor en 1296-1297. Son texte chinois Zhenla Fengtu Ji évoque les étoffes enveloppant le corps et les différences selon le rang. Le chapitre sur la sériciculture affirme que des personnes nommées Xian (暹人) s’étaient installées dans le pays khmer et élevaient des vers à soie, avec des mûriers et des souches de vers venus de leur région. Zhou décrit en parallèle le tissage local à partir de fibres végétales. Il serait donc faux de lui faire dire que les habitants khmers ne savaient pas tisser. Consulter la source originale

Zhou Daguan, historical Chinese manuscript
Le terme Xian du XIIIe siècle ne correspond pas exactement à la citoyenneté thaïlandaise actuelle; les versions accessibles proviennent de transmissions postérieures du texte. Vers 1225, Zhao Rukuo mentionnait la soie grège et les tissus végétaux parmi les produits associés au commerce du Zhenla. Cela n’identifie ni le producteur exact ni l’atelier. Ces témoignages révèlent plutôt la coexistence d’activités et d’échanges entre groupes. Consulter la source originale
Un diplomate français a décrit les vêtements siamois au XVIIe siècle
Simon de La Loubère, envoyé français auprès du royaume de Siam à l’époque du roi Narai, décrivit les étoffes enveloppantes appelées pagne, les différences d’usage entre femmes et hommes et des tissus couvrant le haut du corps chez certaines femmes. Sa relation, publiée en anglais en 1693, est consultable dans la bibliothèque numérique de l’Université du Michigan. Elle atteste des pratiques siamoises de l’époque sans décrire tous les costumes nationaux du XXe siècle ni réfuter l’existence d’usages semblables au Cambodge. Consulter la source originale
Un explorateur français a relevé des pratiques communes aux deux sociétés
Dans Travels in the Central Parts of Indo-China, publié à Londres en 1864, Henri Mouhot décrit des femmes accompagnant le roi du Cambodge. Au premier volume, vers la page 184, il mentionne une étoffe rouge passée sous les bras et nouée devant la poitrine, qu’il présente comme une coutume des femmes siamoises et cambodgiennes. C’est un témoignage extérieur remontant à plus de 160 ans avant le concours. Il ne décrit cependant pas toutes les manières modernes de porter le sbai en diagonale sur une épaule. Consulter la source originale
Les portraits du XIXe siècle permettent des comparaisons précises
Le Metropolitan Museum of Art conserve Siamese Woman, Holiday Costume (1865, 2005.100.583 (39b)) et Siamese Prince and Princess (1865, 2005.100.583 (53b,c)). L’attribution à John Thomson demeure une attribution muséale, non une identification irrévocable. Wellcome Collection conserve une femme siamoise photographiée en 1865 et l’épouse d’un Premier ministre siamois en 1866 (19958i, négatif 1110). La présence de «1865» dans le nom du fichier en ligne ne doit pas supplanter la date de 1866 du catalogue. Le Met conserve aussi Siamese Female Musician (1865, 2005.100.583 (14b)).
Du côté cambodgien, l’Université Côte d’Azur possède des photographies de femmes associées au photographe français Émile Gsell, datant approximativement de 1877-1879, sous les cotes PH03-56 et PH03-67.

Siamese Woman, Holiday Costume, The Met 1865

Siamese Prince and Princess, The Met 1865

Wife of Siamese prime minister, Wellcome 1866

Siamese Female Musician, The Met 1865

Femme Cambodgienne, Gsell PH03-56

Femme Cambodgienne, Gsell PH03-67
Il faut comparer la façon de nouer les tissus, la forme des plis, les hauts, les ornements et la position du drapé, et non déduire l’habillement de toute une population de quelques portraits d’atelier ou de cour. Les titres des notices peuvent être postérieurs. La page Daily Costume, Siamese Lady du Met n’affiche qu’un emplacement vide dans un album; elle a donc été écartée en tant que preuve photographique visible.
Des tissus de musée montrent l’échange de techniques et de motifs
Deux sampot chawng kbun du Cambodge, enregistrés au British Museum sous As1962,02.1 et As1962,02.2.a, montrent la technique ikat et des motifs textiles. Leur fabrication est attribuée au début du XXe siècle ou à une période approximative de 1900-1960, tandis que leur entrée au musée date de 1962. Des commentaires savants ultérieurs évoquent, selon la pièce, des motifs de style thaï et une possible influence de tissus patola du Gujarat indien. Il ne s’agit pas d’attestations contemporaines sur l’invention des motifs.

Cambodian sampot, British Museum As1962,02.1

Cambodian sampot, British Museum As1962,02.2.a
Les collections montrent ainsi à la fois un savoir-faire khmer et la circulation régionale de modèles. Une photographie de sculptures d’Angkor réalisée en 1866 par John Thomson, conservée dans les archives britanniques, documente des sculptures anciennes, pas des Cambodgiennes vivantes cette année-là.
Pourquoi des preuves différentes ne répondent pas à la même question
La photographie de 1906 renseigne sur l’origine d’un portrait. Les chroniques anciennes décrivent des usages vestimentaires à leur époque. Les huit styles modernes Chud Thai relèvent d’une formalisation plus récente. Au 12 octobre 2026, la candidature thaïlandaise de 2026 à l’UNESCO n’avait pas encore abouti à une inscription. Elle est distincte du registre Mémoire du monde de 2017 et de l’inscription cambodgienne du krama en 2024.
La présence de pièces ressemblantes dans plusieurs sociétés n’établit pas d’emblée leur inventeur exclusif. Une revendication spécifique exige des objets, des dates et une histoire plausible de transmission.
Quel est l’enjeu culturel et économique de la controverse
Les costumes traditionnels concernent aussi le travail des tisserands, couturiers, artisans de mariage, musées, formations artistiques et activités touristiques. Aucune donnée fiable ne permet de calculer en argent un préjudice lié à cet incident. Les coûts éventuels relèvent des rectificatifs, des contrôles de droits et d’une confiance affaiblie.
Des archives accessibles et des crédits rigoureux facilitent le travail des créateurs et des acteurs culturels. Mais la provenance d’une image et celle de l’ensemble d’une tradition vestimentaire ne doivent pas être confondues.
La référence archivistique de Kamphaeng Phet permet d’établir qu’une image thaïlandaise a été utilisée hors de son contexte. Le récit de Mouhot en 1864 documente néanmoins des habitudes de drapé chez des femmes de Siam et du Cambodge. Il est justifié de corriger un crédit photographique; ce constat ne prouve pas qu’un seul pays possède toute la tradition régionale.
Le sabai vient-il de l’Inde et que prouvent les objets anciens
La sculpture ancienne d’Asie du Sud atteste l’usage de tissus sur les épaules bien avant les costumes nationaux modernes. Un Maitreya du Gandhara, daté des IIe-IIIe siècles et enregistré au British Museum sous 1880.72, est décrit portant un uttariya sur les épaules et les bras. Ce fait n’établit pas une transmission directe de ce tissu à toutes les formes actuelles du sabai thaï ou du sbai khmer.
Un relief en stuc de cinq musiciennes à Khu Bua, de l’époque de Dvaravati dans l’actuelle Thaïlande, montre également une étoffe d’épaule. Gillian Green a étudié en 2007 les motifs textiles des sculptures d’Angkor et leurs liens avec les échanges indiens, chinois et régionaux. L’article Wikipédia thaï sur le sabai suggère une influence du sari et cite séparément une hypothèse d’étymologie malaise ou austronésienne. L’histoire d’une forme vestimentaire ne se réduit pas à celle de son nom. Consulter la source originale

Khu Bua female musicians, Dvaravati sculpture
Les traces matérielles soutiennent un modèle de circulations multiples et d’adaptations locales. La photographie liée de la sculpture de Khu Bua date de 2021; les droits portant sur cette image récente doivent être examinés indépendamment de l’âge du vestige. Consulter la source originale
Ce que les preuves établissent et ce qui reste à élucider
Selon les documents disponibles jusqu’au 12 octobre 2026, la photographie projetée provient bien de l’archive thaïlandaise de Kamphaeng Phet. Les organisateurs ont reconnu une vérification insuffisante et la Thaïlande a adressé une objection. L’auteur du recadrage, les procédures internes, les intentions et une éventuelle issue judiciaire définitive demeurent inconnus.
Les témoignages chinois et européens d’avant les États modernes attestent des pratiques anciennes et des interactions textiles entre Siam et Cambodge, sans effacer les spécificités de chaque société. Les influences de l’Inde comptent parmi plusieurs réseaux. Corriger la légende d’une photographie est compatible avec une lecture nuancée de l’histoire culturelle partagée.



